• Florie Sou

Les merveilles retrouvées de « Lacloche joailliers, 1892-1967 » à l'Ecole des Arts Joailliers


Le CEJART a été chaleureusement accueilli le samedi 7 décembre à l’École des Arts joailliers, fondée avec le soutien de Van Cleef & Arpels, pour une visite guidée de l’exposition « Lacloche. Joailliers,1892-1967 » qui se tient dans ses locaux de la place Vendôme du 23 octobre au 20 décembre 2019.

Pour la première fois, une exposition retrace l’histoire de cette maison de haute joaillerie, qui a connu ses heures de gloire dans la première moitié du XXe siècle. Ce sont ainsi sept décennies d’histoire d’une maison aujourd’hui tombée dans l’oubli, qui sont racontées à travers l’exposition de pièces exceptionnelles prêtées par vingt-sept collectionneurs privés et des musées, qui nous prouvent la qualité exceptionnelle des créations de Lacloche Frères.

L’histoire de cette famille de joailliers commence avec l’ouverture à Bruxelles d’une première bijouterie en 1890, par Léopold Lacloche (1863-1921). Deux ans plus tard, lui et son frères Jules (1867-1937) s’établissent à Paris. Nait alors la société Lacloche Frères, fabricants-joailliers. Grâce à leurs relations avec Gompers, célèbre joaillier de la place Vendôme, l’impulsion est donnée pour l’ouverture de succursales dans de nombreuses stations balnéaires : Trouville, Nice, et Monaco. Leur terrain s’étend par ailleurs hors de France, puisque deux autres frères, Fernand (1868-1931) et Jacques (1865-1900) s’établissent à Madrid en 1895. Après la perte dramatique d’un des quatre frères dans un accident de train, une nouvelle société est constituée, sous l’égide laquelle est ouverte en 1901 une boutique au 15 place Vendôme, puis plus tard d’un établissement à Londres.

Les créations exposées qui datent d’alors prouvent qu’une dizaine d’années seulement après l’ouverture de sa première boutique, talent et grande finesse de création ne manquent pas dans cette jeune maison de joaillerie. La confrontation, dans les vitrines de l’exposition, des premières œuvres, met en lumière une grande variété d’influences et de techniques alors adoptées par Lacloche. Ainsi, une boîte « hibou » exécutée vers 1905 en or, rubis, diamants et chrystobéril œil-de-chat aux inspirations Art Nouveau côtoie une exceptionnelle montre-pendentif de dame, datant de 1908. Cette dernière, d’une grande finesse, se compose d’un cadran recouvert d’améthyste à facettes représentant une miniature intitulée Nymphe lutinée par les amours, exécutée par Fernand Paillet. Le cadran est quant à lui entouré de cristal de roche sculpté et d’éléments en platine, perles et diamants, rendant le tout d’une très grande délicatesse.

Boîte, vers 1905, or, rubis et chrysobéryl œil-de-chat. Liang Yi Museum

Montre-pendentif de dame, 1908, cristal de roche, platine, diamants, perles ; cadran Paillet, mouvement Vacheron Constantin, fabrication Verger pour Lacloche Frères. Patrimoine Vacheron Constantin



Durant les années 1910, le succès ne se dément pas pour la maison de joaillerie, qui impulse l’ouverture de nouvelles succursales. Il est tel que les frères rachètent en 1917 les stocks de la filiale anglaise du russe Fabergé. Ce sont ainsi 200 pièces qui sont acquises et qui seront dispersées par leurs soins.

Par ailleurs, Lacloche Frères multiplie les prouesses techniques durant cette décennie, à l’image des pièces présentées. Par exemple, un bracelet, daté des années 1915, se révèle une véritable tapisserie de platine. Cette technique est utilisée au début des années 1920 sur une boîte à cigarettes en néphrite, agrémentée d’une bande dentelée dite au « petit point » en platine et diamant. Outre leur remarquable exécution, ces pièces se distinguent par leur élégance certaine.

Bracelet, vers 1915, platine et diamants. Collection Albion Art, Tokyo

Boîte à cigarettes, 1923-1925, néphrite, platine et diamants. Collection Zebrak

Durant les années 1920, Lacloche s’adapte à l’esprit du temps : les grandes tendances de la joaillerie Art Déco se retrouvent dans son œuvre. C’est une véritable invitation au voyage qui nous est offerte dans les vitrines de l’exposition, avec des pièces marquées aux influences variées, dont les plus emblématiques sont mises à l’honneur par l’Ecole. La première vitrine de cette section est marquée par l’influence de « l’égyptomanie ». La fascination de l’époque pour l’Antiquité égyptienne est liée à la découverte du tombeau de Toutankhamon par Howard Carter en 1922. Les maisons de haute joaillerie s’approprient ces motifs, mettant à l’honneur profils égyptiens, sphinx et hiéroglyphes, qu’on retrouve sur ce modèle de pendants d’oreilles en joaillerie blanche rythmée par des profils de personnages faits de rubis et d’émeraudes dans des encadrements d’onyx.

Pendants d’oreilles, vers 1925, rubis, émeraudes, diamants, onyx, platine. Collection privée


Bracelet, s. d., rubis, émeraudes, diamants, onyx, platine. Collection Albion Art, Tokyo





Toujours plus à l’Est, vers l’Orient, c’est ensuite le japonisme et le goût pour les créations inspirées par la Chine qui prennent place dans l’exposition. Cette influence est marquée par les formes des nécessaires, évoquant des inro ou petites boîtes japonaises, mais également dans les matériaux privilégiés, à l’instar du corail ou de la jadéite. Couleurs chatoyantes et motifs floraux se déploient sur des objets variés qui s’adaptent aux nouveaux besoins féminins : bracelets-montres aux cadrans dissimulés, boîtes à cigarettes, nécessaires à beauté… Cette section est l’occasion de révéler le talent de la maison Lacloche et de ses collaborateurs, tels que la maison Verger Frères, qui s’illustre tout particulièrement durant l’entre-deux-guerres.

Ces paysages japonais et chinois, sculptés dans des matériaux divers, dévoilent les savoir-faire exceptionnels des maisons de joaillerie françaises, comme en donne l’exemple un nécessaire travaillé à la laque burgautée, sublimée d’incrustations de nacre accentuant le lyrisme et la poésie de ces objets d’art.


Etui à cigarettes, vers 1925, onyx, lapis-lazuli, turquoise, émail, diamants, platine et or blanc. Collection privée
Poudrier, s. d., émail, or et diamants ; fabrication Strauss Allard Meyer. Collection privée


Les techniques remarquables et l’excellence des créations de la maison Lacloche sont mises à l’honneur par sa participation à l’Exposition internationale des Arts décoratifs et industriels modernes de 1925, qui s’est tenue à Paris d’avril à novembre. L’évènement, qui donne a posteriori son nom à l’« Art Déco », est la première exposition d’envergure internationale depuis la fin de la Grande Guerre. Réunissant vingt-deux pays, il s’agit de la première manifestation exclusivement dédiée aux arts décoratifs et industriels à Paris.

De gauche à droite : Affiche de l’Exposition ; une des portes d’entrée ; vue de la classe 24 de la bijouterie-joaillerie au Grand Palais, aménagement Éric Bagge

L’Exposition, qui consacre la renommée de l’art joaillier français et de sa corporation, est l’occasion pour la maison Lacloche de présenter ses créations aux côtés des plus grands établissements de son temps, rassemblés dans la classe 24 dédiée à la bijouterie-joaillerie. Leur présentation se tient au Grand Palais, dans un décor réalisé par Éric Bagge. Trente-huit vitrines exposent les créations de noms emblématiques tels que Georges Fouquet, Cartier, Mauboussin, Boucheron, Vever, Van Cleef et Arpels, Raymond Templier… et Lacloche.

Cette période de création est particulièrement bien représentée par l’École des Arts joailliers, grâce à la commissaire qui, pendant plus de trois ans, a su rassembler des créations exceptionnelles. Les pièces exposées laissent admirer tout le talent de la maison Lacloche, qui s’inscrit dans le goût de son temps, avec une exploration raffinée des motifs floraux, sculptés dans matériaux très variés ; en particulier du motif de la rose rappelant l’influence de Paul Iribe dans les arts décoratifs.

Bracelet et broche, vers 1925, rubis suiffés, diamants, onyx, émail noir et platine. Collection privée

Ensemble de nécessaire des dames et de beauté

Ne sont pas uniquement présentés des bijoux féminins mais également des créations remarquables d’horlogerie, Lacloche s’étant distingué à cette occasion par sa collaboration avec la maison Verger Frères, ainsi que des nécessaires de beauté incarnant parfaitement la création joaillière de 1925, ses couleurs chatoyantes, motifs floraux stylisés et sa grande variété des matériaux. Désormais les pierres précieuses ne sont plus les seules à l’honneur !


Pendulette, 1925, nacre, laque, quartz rose, émail, agate, diamants, socle en onyx ; fabrication Atelier Verger. Collection Albion Art, Tokyo
Pendulette, 1925, onyx, lapis-lazuli, cristal de roche, cabochons de jade et diamants ; fabrication Atelier Verger. Collection privée
Pendulette, 1925, onyx, lapis-lazuli, jade, émail et diamants ; fabrication Atelier Verger. Collection privée

Le tournant entrepris par la joaillerie à l’occasion de l’Exposition de 1925 est consacré quatre ans plus tard, à l’occasion de l’exposition « Les Arts de la Bijouterie, Joaillerie et de Orfèvrerie » au Musée Galliera en 1929. Tout en confirmant les grandes tendances Art Déco,on constate alors progressivement le retour à la joaillerie blanche.

Ce phénomène est visible chez Lacloche, qui expose par ailleurs en 1929. La suite du parcours à l’École des Arts Joailliers met en effet en exergue dans une section intitulée le « Grand silence blanc » le goût de la maison pour la joaillerie blanche entre 1920 et 1930. Le platine et les différentes tailles de diamants (baguettes, cabochons, etc.) sont les éléments principaux de ces créations toujours aussi luxueuses.


Broche plume, 1931, diamants et platine. Collection Wartski, Londres
Broche fox-terrier, vers 1930, diamants, onyx, platine et or. Collection Baume
Broche-pendant, platine et diamants. Collection privée

Toutefois, la crise de 1929 puis la Seconde Guerre mondiale sonnent le glas de la joaillerie blanche pour Lacloche : le platine, très onéreux, est abandonné au profit de l’or. Le retour à l’or jaune est marqué, pour la Maison Lacloche, une nouvelle fois par une très grande variété stylistique, comme en témoignent les vitrines finales du parcours qui présentent des pièces très variées. Un bracelet-manchette aux cabochons interchangeables se distingue des autres créations en s’inscrivant dans la lignée des bijoux à transformation.

Bracelet-manchette, 1937, or blanc, or jaune, argent, cabochons de corail. Collection privée

Le bracelet articulé est réinvité, à l’image d’une création incroyable et unique en son genre, fabriquée par les ateliers Verger pour notre maison. Exécuté en or, émail, rubis gravés et diamants, ce bracelet est décliné par la maison dans une version sertie d’émeraudes gravées. Le bijou des années 1950 se distingue par l’éclat de l’or jaune, qui s’associe à une grande variété de pierres fines pour créer des pièces très colorées, s’inscrivant dans le goût du temps. Le bijou prend vie à travers la création de broches personnages en joaillerie. La broche « épouvantail » s’inscrit ainsi dans l’esprit des iconiques ballerines de Van Cleef & Arpels dont le premier modèle date de 1941. Ces œuvres pleines de vie marquent malheureusement la fin d’une maison, puisque Jacques Lacloche choisit de fermer la bijouterie en 1967 pour se tourner vers le design.

Bracelet, 1938, or, émail, rubis gravés et diamants ; fabrication atelier Verger pour Jacques Lacloche. Collection privée
Broche épouvantail, 1938, or, turquoise, rubis, saphirs, émeraudes, diamants. Collection privée

L’École des Arts Joailliers, fondée en 2012 grâce au soutien de Van Cleef & Arpels s’est donnée comme mission de faire découvrir au public le monde du bijou, qu’il s’agisse de l’histoire du bijou mais aussi de la gemmologie à travers des publications, des expositions et des chantiers de recherche. Mission accomplie auprès des membres du Cejart, puisqu’un grand nombre d’étudiants, sans connaissance du monde du bijou, est ressorti de l’exposition conquis !


Lacloche joailliers, 1892-1967, École des Arts Joailliers, 31 rue Danielle Casanova 75001 Paris, du 23 octobre au 20 décembre 2019.

Commissariat : Laurence Mouillefarine, journaliste spécialiste du marché de l’art.

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