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Les expos du Cejart en octobre (3/3) : "Le marché de l'art sous l'Occupation" au Mémorial de la Shoah

Dernière institution dont les élèves ont poussé la porte quelques jours avant la clôture de l'exposition : le Mémorial de la Shoah, pour une exposition plus que d'autre liée à notre master, à la croisée de l'art et du droit !

 

Proposer une présentation de divers acteurs majeurs du marché de l’art sous l’Occupation allemande du territoire français, telle était la visée du Mémorial de la Shoah dans son exposition, tenue du 20 mars au 3 novembre dernier.

 

En quelques salles seulement, les grandes dynamiques du marché de l’art entre 1940 et 1944 sont palpables grâce à une diversité de documents présentés. Qu’il s’agisse de l’action des occupants nazis ou du régime de Vichy, considéré comme un « cauchemar sinistre et glacé » par Roland Barthes, il est possible d’affirmer qu’une partie du marché de l’art fut sous contrôle de ces autorités.

 

L’exposition choisit de se concentrer sur les deux acteurs prépondérants du marché de l’art – les galeries et les maisons de ventes comprenant l’hôtel des ventes Drouot – en leur consacrant chacun une salle.

 

Une première salle que nous pourrions qualifier d’introductive, permet de présenter les enjeux de ce qu’a pu être l’emprise du régime nazi ainsi que celui de Vichy sur le marché de l’art en faisant par exemple défiler des images d’archives montrant l’engouement d’Hitler pour l’art. Nous connaissons effectivement son vif intérêt pour la collection d’œuvres d’art, tout comme l’était Hermann Göring et ainsi leur implication personnelle dans la confiscation des œuvres en France occupée.

Dans le même temps, nous savons aussi quel était leur dégoût pour l’art moderne, qu’ils qualifiaient « d’art dégénéré ».

 

La deuxième salle se concentre quant à elle sur les galeries, en reconstituant par le biais d’une superbe scénographie, des environnements de galeries touchées par la spoliation ou l’aryanisation en 1943. Si le pic des spoliations eut lieu aux étés 1941 et 1942, c’est en 1943 qu’un peu plus de la moitié des galeries d’art moderne parisiennes furent touchées par la politique antisémite.

Qu’ils s’appellent Marcel Bernheim, Bing, Galerie Zak, Jean Oppenheim, Paul Rosenberg ou Wildenstein, leur galerie ont subi de plein fouet cette aryanisation initiée par l’Allemagne nazie et relayée par l’Etat français, en raison de leur confession juive. C’est aussi parce que ces galeristes ont permis de révéler les grands maîtres de l’art moderne tels Henri Matisse, Pablo Picasso, André Derain que le gouvernement de Vichy en est venu à promulguer une législation les obligeant à cesser leur activité voire à la céder à l’occupant.

En effet, dès le 2 juin 1941, le second statut des Juifs dans son article n°5 interdit aux Juifs d’exercer les professions de négociant de fonds de commerce, courtier ou commissionnaire. Mais c’est surtout le 22 juillet 1941 que la législation se durcit puisqu’une loi prévoit la nomination d’administrateurs provisoires en vue d’éliminer toute influence juive dans l’économie nationale. Cela a pour conséquence directe la fermeture des galeries juives ou leur mise sous contrôle d’un liquidateur aryen.

 

Même si plusieurs marchands d’arts intermédiaires connaisseurs du marché se sont impliqués dans le trafic des œuvres d’art spoliées afin de répondre aux demandes de l’occupant, l’exposition choisit le parti pris de présenter uniquement les galeries qui ont subi de plein fouet ces spoliations et qui ont chacune à leur manière, tenté de lutter contre cette politique nazie de confiscation des œuvres.

A travers la présentation, par exemple, d’une lettre dactylographiée par les établissements Chenue à Odile Firer mentionnant la réquisition du garde-meuble de René Gimpel, ou de reconstitutions sonores d’échanges épistolaires entre les membres d’une famille de collectionneurs ou encore une facture de l’emballage des meubles et anciens de la collection de Gimpel, l’exposition invite le visiteur à se transporter dans l’atmosphère des galeries de la rive droite parisienne.

 

 

 

Annexe de la galerie Gimpel à Trouville-sur-Mer (Calvados), vers 1900. Elle reprend, sur sa devanture, l’adresse parisienne du 9 rue Lafayette ; l'homme à bicyclette est Ernest, père de René Gimpel. Coll. Gimpel

 

 

Avant de passer à la salle d’exposition évoquant le sujet des maisons de ventes sous l’Occupation, le visiteur emprunte un couloir où sont accrochés les principaux textes de lois relatifs à l’aryanisation des activités juives. Ceux-ci prennent, la plupart du temps, la forme d’ordonnances ou de lois et peuvent être datées aussi bien de 1940, que de 1941 ou encore de 1942. Bien que ce sujet mêlant droit et art nous passionne, nous ne le développerons pas plus en détail puisqu’il n’occupe finalement qu’une part relative de l'exposition. Le propos général consiste bien plus à présenter les acteurs majeurs du marché de l’art.

 

Entouré de murs peints en rouge, à l’instar des couleurs de Drouot, le visiteur pénètre ensuite dans l’univers des maisons de ventes qui ont largement participé à la circulation des œuvres d’art sous l’Occupation. Là aussi c’est une diversité de documents qui est présentée aux yeux du public afin que ce dernier puisse percevoir la réalité (souvent choquante) des faits historiques. Le regard se promène à travers les nombreuses affiches annonçant l’interdiction de l’entrée des Juifs dans les salles de ventes de l’Hôtel des ventes, parcourt les quelques photos de personnages peu scrupuleux venant acquérir aux enchères des biens spoliés, et finit par se poser sur des catalogues de ventes publiés par l’Hôtel des ventes.

 

 

 

Ventes à l’Hôtel Drouot, 1942, Ministère de la Culture – Médiathèque de l’architecture et du patrimoine, dist. Rmn-GP & Noël Le Boyer

 

 

Afin de donner à nos lecteurs un ordre d’idée de l’importance de telles ventes, considérées juridiquement comme des ventes forcées, en 1942 sur une trentaine de ventes, le commissaire-priseur Alphonse Bellier compte six ventes de « biens israélites ».

En plus de l’ampleur quantitative, nous pourrions évoquer l’ampleur qualitative : beaucoup d’œuvres vendues étaient de réels chefs-d’œuvres. Il était fréquent de voir passer des Monnet, des Degas, des Bonnard ou encore des Derain. Ajoutons à cela le fait que de telles ventes ont pu mettre en lumière une très nette augmentation des prix de telles œuvres, avec une multiplication par neuf, ce qui montre à quel point certains se sont enrichis de manière illégale sur le dos de personnes dépossédées de leurs biens.

 

Il convient également de préciser, même si l’exposition finalement relativement courte ne le mentionne pas, que certains musées ne se sont pas non plus privés de l’acquisition de telles œuvres. Nous pensons ici au musée du Louvre par exemple qui a eu recours de nombreuses fois à son droit de préemption, au cours de différentes ventes aux enchères. Notons en effet que le Louvre a acheté au total pour 4 293 500 francs d’œuvres en ventes, ce qui démontre que les acteurs du marché de l’art n’étaient pas les seuls concernés par la dispersion des œuvres durant l’Occupation mais également les conservateurs de musées.

 

 

 

Vente aux enchères à la galerie Charpentier, Paris, juin 1944, Agence LAPI / Roger-Viollet

 

 

N’oublions toutefois pas les commissaires-priseurs (de confession juive) qui ont tenté de résister à ce phénomène de ventes issues de spoliations, comme par exemple la maison de ventes Ader qui tenta même d’organiser des ventes accessibles aux Juifs et se positionnant ainsi contra legem. C’est ce qu’illustre cette affiche :

 

 

Affiche de la vente de gravures et tableaux modernes et anciens, Hôtel Drouot salle 9, 17 février 1941

 

 

En fin de parcours, l’exposition questionne le visiteur sur les problématiques de restitution des œuvres spoliées et confisquées durant la Seconde Guerre mondiale. Est notamment mentionnée la volonté de l’actuel Premier Ministre français d’apporter un soutien supplémentaire à la Commission pour l’indemnisation des victimes de spoliations. C’est finalement le message que nous retiendrons de cette très belle exposition : la nécessité de restituer les œuvres encore en déshérence à leurs propriétaires légitimes. Il reste encore, à ce sujet, un large travail à réaliser…

 

 

Le marché de l'art sous l'Occupation, Mémorial de la Shoah, 17 rue Geoffroy-l'Asnier 75004 Paris, du 20 mars au 3 novembre 2019.

Commissariat : Emmanuelle Polack, historienne de l'art, responsable des archives du Musée des monuments français à la Cité de l'architecture et du patrimoine.

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